GEORGIE
La voie ferrée Tbilissi-Akhalkalak-Kars crée des tensions dans le Djavakhk
vendredi 1er août 2008,
par Gari/armenews
Le président turc Abdullah Gül avait fait dernièrement une visite d’autant plus remarquée à Kars, qu’il en avait profité pour se rendre sur le site de l’ancienne capitale arménienne d’Ani, distante d’une cinquantaine de kilomètres, et séparée de l’Arménie par le mince filet d’eau du fleuve Akhourian. Dans les ruines de l’antique cité, d’où émergent encore la cathédrale et quelques autres églises arméniennes relativement bien conservées derrière le double rempart, toujours imposant, qui enserrait Ani, A. Gül, premier dirigeant turc à visiter ce site, s’était étonné avec une candeur feinte, de la proximité de l’Arménie, inaccessible par voie terrestre en raison du blocus imposé par Ankara.
Cette visite dans un site dont la Turquie moderne a nié avec obstination l’identité arménienne quand elle n’a pas cherché à la détruire, en le prenant pour un champ de tirs, a été présentée comme un geste de bonne volonté en direction du voisin arménien qui a lui-même engagé un processus de normalisation ; elle s’inscrivait pourtant dans le cadre d’une tournée régionale qui n’était pas vraiment de nature à rétablir des relations normales avec l’Arménie et à lever le blocus auquel elle est soumise, comme le souhaite d’ailleurs lui-même depuis des années le gouverneur de Kars, désireux de voir sa région, peu développée économiquement, établir des liens commerciaux avec l’Arménie. Le président turc se trouvait en effet à Kars pour prendre part aux cérémonies d’inauguration du chemin de fer devant relier Bakou à Kars via Tbilissi et Akhalkalak, en contournant l’Arménie, pourtant traversée par une voie ferrée de construction ancienne reliant Erzeroum et Kars à Gumri et au-delà à Tbilissi et à Bakou. Cette voie ferrée, en déshérence en raison du blocus exercé par la Turquie et l’Azerbaïdjan, ne demandait qu’à être réhabilitée, une solution qui, si elle avait été sous-tendue par une volonté politique, aurait été bien moins coûteuse que le projet de nouvelle voie ferrée, d’ailleurs désapprouvé par les Etats-Unis. Mais la volonté de renforcer l’enclavement de l’Arménie a eu le dessus sur le bon sens et la raison en Turquie comme en Azerbaïdjan, la Géorgie pour sa part trouvant son intérêt dans un projet élaboré aux dépens de son voisin et « ami » arménien, d’autant qu’elle fait elle-même l’objet d’un blocus plus ou moins déclaré de la part de la Russie, qui contrôle la région séparatiste d’Abkhazie, par où transitent les voies de communication entre la Russie et Tbilissi.
Pour tenter de se justifier auprès de l’Arménie, la Géorgie a notamment invoqué le fait que le passage d’une voie ferrée entre la Géorgie et la Turquie par Akhalkalak, chef-lieu de la province du Djavakhk peuplée majoritairement d’Arméniens, aurait des retombées économiques considérables pour cette région déshéritée aux confins de l’Arménie et de la Turquie, où le récent retrait de la base militaire russe a aggravé la situation socio-économique. Mais les Arméniens de la province, descendants en grande partie des réfugiés qui avaient fui la région de Kars et les persécutions ottomanes au 19e siècle et au début du 20e siècle, ne semblent guère sensibles à cet argument, et redoutent bien plutôt l’influence croissante qu’y aura la Turquie, avec les risques que cela induirait pour leur sécurité, garantie jusque là selon eux par les militaires russes.
Le politologue arménien Sergueï Minassian, directeur de l’Institut du Caucase, estime ainsi que le récent regain de tensions dans le Djavakhk est provoqué en grande part par le projet de nouvelle voie ferrée. Le 17 juillet, une semaine avant l’inauguration du chantier, la région avait été secouée par une vague d’agitation déclenchée par un attentat à la bombe visant le domicile du chef de la police d’Akhalkalak, Samuel Pétrossian, qui en a réchappé. Un bataillon des forces spéciales géorgiennes avait alors investi la ville, perquisitionnant les domiciles des membres de l’organisation arménienne locale « Djavakhk unifié ». Au cours de cette opération musclée et apparemment menée hors de toute procédure légale, Arthur Berujanian, un policier âgé de 23 ans originaire du village de Baralet, avait été tué dans des circonstances troubles, tandis que de nombreux membres de l’organisation arménienne étaient arrêtés. Un autre policier, Armen Gabriélian, était tué le 20 juillet dans des circonstances tout aussi troubles, la police locale mentionnant l’hypothèse du suicide, contredite par d’autres sources. Selon S. Minassian, « beaucoup d’Arméniens du Djavakhk pensent qu’il s’agit d’une campagne préventive des autorités géorgiennes, à l’approche du lancement du chantier de la voie ferrée ». Il ajoute que la population du Djavakhk est persuadée que le gouvernement géorgien a agi de la sorte de crainte d’un éventuel mouvement de protestation contre le lancement de la voie ferrée, et qu’il s’en est tout naturellement pris à l’organisation arménienne la plus active et la plus radicale dans la région, « Djavakhk unifié ». La nuit du 21 juillet, une unité des forces spéciales géorgienne, assistée d’éléments de la police locale, faisait irruption au domicile de Vahagn Chakhalian, le chef de l’organisation arménienne. Ce dernier a été arrêté avec des membres de sa famille et conduit à Akhaltsikha, avant d’être transféré à Tbilissi. Un autre membre de l’organisation, Aram Batoyan, est toujours emprisonné depuis cette opération de police. Mais selon le politologue, les autorités géorgiennes n’avaient pas prévu la réaction des Arméniens du Djavakhk, qui ont exprimé massivement leur solidarité avec les responsables de l’organisation emprisonnés, non plus que celle de l’Arménie, qui a répondu en des termes particulièrement vifs. La situation reste en tout cas tendue dans le Djavakhk, comme le montre le maintien d’un contingent de 500 hommes des forces anti-émeutes géorgiennes.
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