Mardi 2 septembre 2008
Idées et Débats > Les dernières chroniques de favilla
HISTOIRE - RELATIONS INTERNATIONALES -
LA CHRONIQUE DE FAVILLA
La mosaïque instable du Caucase
[ 02/09/08 ]
L'affaire de Géorgie illustre la rencontre entre un phénomène sociologique général et une tradition expansionniste particulière, celle de l'éternelle Russie. Le phénomène général, qu'on pourrait appeler le particularisme montagneux, est la propension des reliefs accidentés à favoriser la cristallisation des ethnies locales, sources de conflits et de revendications. Les exemples en abondent dans les Balkans, en Afghanistan, sur les pentes de l'Himalaya et même aux flancs des Pyrénées avec la question basque. Mais le Caucase en est l'archétype, au point que les historiens n'évoquent que par commodité et avec quelque réticence l'expression de « populations caucasiennes ». Leur diversité, comme celle de leurs langues, est en effet le résultat d'innombrables invasions millénaires. Seul le « pouvoir du décor » les fait désigner de ce qualificatif de lieu. Même approximation pour le nom des Ossètes, aujourd'hui au centre du conflit ; cette dénomination leur vient des lointains Scythes, qui ont envahi la région aux VIIe et VIe siècles avant notre ère, bien au-delà de l'actuelle Ossétie. Hérodote lui-même, qui leur consacra un livre entier de ses « Histoires », les faisait descendre de Zeus, d'Héraclès... ou de peuples asiates, ce qui est plus probable. Leur proximité avec la Géorgie, constituée en royaume féodal et chrétien dès le haut Moyen Age, en fit alternativement les voisins susceptibles ou les sujets consentants. Quant au royaume géorgien, il connut successivement des apogées et des invasions (turques ou persanes), comme c'est malheureusement le lot naturel de l'histoire... Alors, aux XVIIIe et XIXe siècles, survint du Nord l'expansionnisme tsariste. Il ne fit qu'une bouchée de la quinzaine de petites communautés caucasiennes occupées surtout, jusque-là, à se préserver des invasions du Sud. Il imposa au Caucase une division autoritaire en « gouvernements, régions et districts » sans rapport avec les réalités historiques et culturelles. Ce que l'URSS confirma en 1921 avec 3 républiques (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie), 9 « républiques autonomes » (dont l'Ossétie du Nord) et 3 régions autonomes (dont l'Ossétie du Sud).
Voilà l'organisation russe que Poutine ne décolère pas d'avoir perdue. On le verra peut-être bientôt, dans les pas de ses prédécesseurs du XVIIIe siècle, revendiquer les Scythes pour ancêtres du peuple russe, ce qui serait un bon prétexte millénaire à une manoeuvre subalterne. Peu importe que les spécialistes aient depuis longtemps relativisé cette prétendue filiation, les politiques ont besoin de références. Et les empires ne se consolent pas d'avoir rétréci. A voir les réactions violentes de la Pologne et des pays Baltes, hier encore colonisés par Moscou, on comprend qu'il se concentre sur la petite moitié d'Ossétie sans défense, dans un Caucase éparpillé. Piètre victoire, si c'en est une, pour un empire défunt.
|