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Interview du président arménien Serge Sarkissian par le quotidien turc Radikal

September 3 2008 at 1:53 AM
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Relations Arménie - Turquie  (no login)


« des relations diplomatiques normales sont une nécessité »


par Serge Sarkissian

septembre 2008


Relations Arménie - Turquie : Interview du président arménien Serge Sarkissian par le quotidien turc Radikal.

*** Q : Le match de qualification pour la Coupe du monde 2010 entre les équipes nationales de l’Arménie et de la Turquie, prévue pour le 6 Septembre à Erevan, est probablement l’événement sportif le plus politisé de notre région. En termes politiques quelles sont vos attentes lorsque vous avez invité le président turc Abdullah Gül à Erevan pour regarder le match ensemble ?

R : Mon premier objectif était de normaliser les relations entre nos deux pays. Le message de félicitations de M. Gül lors de mon élection, abordait la possibilité de normaliser les relations entre l’Arménie et la Turquie. Plus tard, le Premier ministre Erdogan a déclaré que la Turquie était ouvert à un dialogue avec l’Arménie. En retour, j’ai décidé de profiter de cette occasion. Il y avait là un bon événement sportif de prévu. C’est la première fois dans l’histoire de nos équipes de football de se rencontrer. Cela peut devenir une bonne occasion pour nous de développer nos relations. Le résultat du jeu n’est pas important, de toute façon, je espère que ce sera un plaisir pour les supporters. L’excitation sera grande. Ce sera un grand événement exclusif, et dans nos relations, je l’espère, ce sera une raison de plus pour la présence des deux Présidents, arménien et turc. Nous sommes voisins et nous le resterons. Je suis sûr qu’avoir des relations normales sera profitable pour nos deux pays. Mon invitation de M. Gül doit être examinée dans ce contexte.

Q : Il y a quelques inquiétudes à Ankara à propos de cette invitation. Comment, par exemple le problème des frontières doit être résolu et comment le Président Gül sera reçu en Arménie. Est-ce que vous partagez ces préoccupations ?

R : Il n’y a rien à craindre. Si nous avons invité le Président d’un État étranger, c’est que nous sommes en mesure d’assurer son séjour.

Q : J’ai rencontré certains représentants de la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA), qui sont contre votre invitation. Ils ont dit qu’ils vont tout faire pour être entendu dans le cas où le Président Gül viendrait à Erevan.

R : Je suis sûr que leurs moyens d’expressions, seront appropriés à une visite officielle. Dans le cas contraire, cela ne serait pas politiquement correct, les dommages qu’ils causeront seront d’abord à eux-mêmes, à l’Arménie et à moi, puis à M. Gül.

Q : Que pensez-vous des projets réalisés par la Turquie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan pour une puissance régionale en matière d’ingénierie et de communication qui, en cas de paix et de stabilité dans la région, pourrait s’avérer très rentable ? L’Arménie voudra-t-elle se joindre à ces projets ? Pensez-vous qu’un jour vous serez reçu en Turquie de la même manière que les dirigeants de l’Azerbaïdjan ou de la Géorgie, et que les dirigeants de la Turquie n’hésiteront plus à accepter des invitations de l’Arménie ?

R : Aujourd’hui, j’ai appris deux choses au sujet des projets de coopération régionale. Tout d’abord, dans le cas où tous les pays de la région sont en cause, et que l’un d’eux est exclu, les projets ne feront que créer de nouveaux clivages. Deuxièmement, lorsque les aspects politiques d’un projet prennent le dessus sur la partie économique, les projets n’ont généralement pas autant de succès qu’ils étaient censés avoir. C’est comme mettre la charrue avant les boeufs.

Q : De quel projet voulez-vous parler ?

R : Le chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars (BTK), par exemple. Une telle voie ferrée n’existait-elle pas déjà ? Elle pouvait de nouveau devenir opérationnelle avec un minimum de dépenses. Une occasion a été perdue en laissant l’Arménie en dehors. Dans le passé les dirigeants de l’Arménie se rendaient en Turquie. Moi aussi, dans différentes fonctions, je suis allé en Turquie. Les visites réciproques entre voisins sont une chose tout à fait normale, et elles ne doivent pas être considérées comme une sorte de courtoisie à la partie opposée. Nos efforts visent à cela.

Q : Lorsque la construction du chemin de fer BTK a été lancée, le président Gül en présence de ses homologues Aliev et Saakashvili, a déclaré que l’Arménie pourrait se joindre à ce projet en cas de respecter du droit international. Pensez-vous qu’il faisait allusion aux frontières définies par le Traité de Kars de 1921 ?

R : Je pense que M. Gül donnerait une meilleure réponse à cette question. Je peux seulement assurer que l’Arménie soutient les règlements de l’ONU, ainsi que d’autres Traités internationaux, et qu’il respecte ses propres engagements internationaux.

Q : Bien, je vais préciser ma question. Il y a certains partis politiques en Arménie qui considèrent qu’une partie de la Turquie est en fait l’Arménie de l’Ouest, en se fondant sur le Traité de Sèvres, et qui ont des revendications territoriales vis-à-vis de la Turquie. Admettez qu’il est difficile d’avoir des relations diplomatiques complètes avec un voisin qui met en doute vos frontières ? Quelle est votre position officielle sur la légitimité et la reconnaissance du Traité de Kars ?

R : Je n’ai pas souvenir qu’un quelconque officiel arménien ait exprimé des revendications territoriales vis-à-vis de la Turquie. Mais par contre j’en entends parler du côté de la Turquie. Je ne pense pas que cela soit juste de simples déclarations. Si tel est le cas, il y a beaucoup de gens en Turquie qui assurent, par exemple, que l’Arménie n’existe pas. Nous n’avons pas besoin de pré conditions pour établir des relations avec la Turquie. Je connais l’anxiété des officiels Turcs concernant la terminologie d’Arménie Occidentale et Orientale. Cela me parait étrange. L’Arménie Occidentale et Orientale, sont les termes géographiques utilisés au 19ème siècle. Essayer d’oublier ces expressions venant du passé, équivaut à essayer de nier l’existence de Sparte, de l’Empire Russe, de l’Empire ottoman ou d’autres faits historiques. Si nous avions pensés que c’était notre politique officielle, nous aurions appelé notre pays République d’Arménie de l’Est, et non République d’Arménie. Aucun des officiels arméniens ne parle de ces choses. La Russie, par exemple, a des questions territoriales avec la Chine et le Japon, mais cela n’empêche pas ces deux États d’avoir des relations diplomatiques normales.

Q : Après votre invitation du président Gül, des événements très graves se sont passés dans le Caucase avec le conflit Russie-Géorgie. Que pensez-vous de l’aide apportée par la Russie à l’Ossétie du Sud et à l’Abkhazie, qui se sont séparées de la Géorgie ?

R : En fait des événements tragiques se sont produits. Des gens ont été tués. Cela montre ce que peut entraîner une course aux armements dans de tels cas. Nous préconisons le règlement de ces questions dans le cadre de négociations pacifiques. Nous défendons également le respect du droit des peuples à l’autoexpression et à l’autodétermination. Il est regrettable que les choses prendre une telle tournure et, bien sûr, nous ne l’apprécions pas. Nous pensons que le plan conjoint des Présidents Russe et Français, Medvedev et Sarkozy, apportera la paix et la stabilité. La paix et la stabilité sont très importantes pour nous. N’oublions pas que 70% du commerce arménien se fait par la Géorgie.

Q : Erevan rencontre des problèmes avec le carburant en raison du pont de chemin de fer Géorgien détruit par les Russes, qu’en est-il ?

R : Oui, c’est la réalité. Nous espérons que le problème sera résolu dans quelques jours. L’instabilité dans la région va à l’encontre de l’Arménie. Cela prouve très bien notre besoin de stabilité. Prolonger cette situation instable de trois mois ou plus, voire de plusieurs années, ne fera que multiplier les problèmes.

Q : Le ministre des Affaires étrangères de l’Arménie, Edouard Nalbandian, a déjà approuvé l’initiative sur le Programme d’actions de partenariat et de stabilité du Caucase, du Premier ministre turc Erdogan. Pouvez-vous nous donner des détails sur la politique de l’Arménie concernant cette question ?

A : Le ministre Edouard Nalbandian a exprimé une attitude positive à l’initiative de M. Erdogan sur la stabilité régionale, la sécurité et le dialogue. Je pense que le ministre des Affaires étrangères a bien agi. Après réception de la proposition nous allons en discuter et donner notre avis.

Q : Pensez-vous que le conflit du Haut-Karabakh, qui est une question très importante dans vos relations avec l’Azerbaïdjan et la Turquie, puisse bientôt être réglé ? Pensez-vous que le fait de signer un accord de paix avec l’Azerbaïdjan puisse placer la coopération politique et économique dans la région sur un niveau plus élevé ?

R : Nous avons eu une réunion fructueuse avec le Président Aliev à Saint-Pétersbourg le 6 Juin. Nous avons demandé à nos ministres des Affaires étrangères de procéder aux travaux sur les principes adoptés à Madrid. Il y a eu trois réunions depuis lors. J’espère que nous allons trouver une solution rapidement.

Q : Pouvez-vous me suggérer une date approximative ?

R : Il serait irréaliste de prévoir quoi que ce soit avant les élections présidentielles en Azerbaïdjan. Nous allons voir ce qui se passera après les élections.

Q : Avez-vous établi des parallèles entre le Haut-Karabakh, et l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie ? Je pose cette question parce que vous avez dit que le droit des peuples à l’autodétermination doit être toujours respecté.

R : Tous les conflits ont des choses en commun et des choses différentes. Je préfère que nous tirions nous-mêmes nos propres leçons plutôt de chercher des similitudes ou des différences avec d’autres. Je peux clairement voir que les efforts visant à résoudre ces questions par la force militaire peuvent déboucher sur des résultats imprévisibles et complexes. Je voudrais savoir combien de personnes sont susceptibles de connaître les résultats d’un conflit avant qu’il n’éclate. Nous devons être très prudents.

Q : Vue de l’extérieur, il semble que les relations de la Turquie et de l’Arménie sont dans une impasse en raison de la question du génocide. Pensez-vous que c’est juste ? Pensez-vous que les relations entre nos deux pays ne peuvent progresser que si la Turquie reconnaît que les événements tragiques de 1915 sont un génocide ? Est-elle une condition préalable ?

R : Vous trouverez difficilement un arménien de par le monde qui ne croit pas que le génocide a eu lieu. Mais la reconnaissance du génocide n’est pas une condition préalable pour l’établissement d’un dialogue avec la Turquie. C’est pourquoi nous disons que nous sommes prêts à établir des relations diplomatiques avec la Turquie sans aucune condition préalable.

Q : Que pensez-vous d’une commission d’historiens chargée d’étudier les événements de 1915 ? Pensez-vous qu’il est possible d’avoir deux commissions, une pour normaliser les relations et une autre pour étudier les événements de 1915 ? Pensez-vous qu’elles puissent travailler en même temps ?

R : Je crois que nous devons élaborer de nouvelles approches sur cette question. Je vois mal comment une commission non gouvernementale puisse être mise en place pour régler une question intergouvernementale. Le mieux est de commencer par établir des relations diplomatiques. Et alors seulement, le nombre de sous-commissions pourra être établi dans le cadre de la commission intergouvernementale arméno-turque. Il y a quelques temps une commission similaire avait été créée aux États-Unis. A-t-elle travaillé ? Il est nécessaire de créer un environnement approprié pour le bon fonctionnement de la commission scientifique que vous proposez. Par conséquent, des relations diplomatiques normales sont une nécessité.

Q. Croyez-vous que les réunions secrètes en cours entre les diplomates turcs et arméniens déboucheront sur un résultat ?

R. Je ne les soutenir pas si je croyais qu’elles étaient inutiles. Mais d’autre part, je crois que le cours des relations entre les dirigeants de nos deux pays, a atteint un niveau de prise de décision. Cela ne sera pas être facile. Tous les Arméniens ou tous les Turcs ne seront pas d’accord avec cette démarche. Mais je suis sûr que la plus grande partie des deux sociétés sera favorable à ces décisions. Je ne pensais pas aux efforts des diplomates, mais à l’atmosphère générale. Le message de félicitations d’Abdullah Gül, les propos d’Erdogan, mon invitation de Gül, et même l’entrevue avec vous font partie de cette atmosphère. Dans ce sens, je crois que nous avons atteint le niveau de prise de décision.

Q. Est-ce que la décision de Gül de venir ou non à Erevan impactera cette situation ?

R. Je pense que sa visite sera importante. Parce qu’il n’est pas facile de prendre des décisions importantes. S’adresser à un auditoire ou parler les yeux dans les yeux, sont deux choses différentes. Si je ne pensais pas qu’elle soit importante, je ne lui aurai pas envoyé l’invitation. Nous avons eu des moments difficiles dans notre histoire, mais l’Arménie est prête pour le développement des relations et attend la même chose de la Turquie.

EREVAN, 29 août, Armenpress

Traduction Gérard Merdjanian

http://eafjd.eu/spip.php ?breve1520



 
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