Les détonateurs de la nouvelle guerre froide
Par Christophe Doré
05/09/2008 | Mise à jour : 16:27
Nicolas Sarkozy sera à Moscou puis en Géorgie lundi pour évoquer la situation dans le Cau case. Mais c'est toute l'Eurasie qui devient un des points chauds du globe.
Pourquoi les tensions montent en Eurasie
L'Amérique au plus bas, la Russie au plus haut, l'&8364;pe hors jeu ! » Depuis quelques jours, le slogan fait recette de Saint-Pétersbourg à Omsk, en passant par Moscou. Des soldats de la 58e armée russe, bien installés en territoire géorgien et faisant le signe de la victoire, passent en boucle à la télévision. « Cette fois, nous ne nous sommes pas laissé faire ! » Les nostalgiques de la grandeur de l'« Empire » éclaté en 1991 redonnent de la voix. Ils sont derrière leur champion, Vladimir Poutine.
« Les Russes sont flattés d'entendre parler de nouvelle guerre froide, commente le politologue spécialiste des relations internationales Pierre Hassner. Ils se sentent de nouveau acteurs de la scène internationale. » Aujourd'hui, tous les regards se portent sur le Caucase. Demain, ce sera la Crimée, s'inquiète le commissaire &8364;péen à l'Elargissement, Olli Rehn. Il voit, en cette péninsule à majorité russophone et en la ville de Sébastopol, « les prochaines cibles des pressions politiques de la Russie ».
Moscou paie aujourd'hui un bail à l'Ukraine pour que Sébastopol reste le QG de sa flotte de la mer Noire. Cet accord doit se terminer en 2017 et obligerait la marine russe à plier bagages. Mais comment renoncer à une ville fondée par l'impératrice Catherine II en 1783 ?
Et après la Crimée ? La traînée de poudre commence en Transnistrie, Etat sécessionniste de Moldavie soutenu par Moscou, à moins de 70 kilomètres des frontières de l'Union &8364;péenne. Elle continue en mer Noire, où les navires américains et russes se surveillent, tous canons dehors. Le feu gagnerait facilement l'Arménie et l'Azerbaïdjan, qui se disputent le Haut-Karabakh, puis les rives de la mer Caspienne, aux portes d'Etats corrompus ou de dictatures islamiques où le pétrole et le gaz attisent toutes les convoitises. Cette zone jouxte l'Irak et l'Iran comme l'Afghanistan. Il ne faut pas oublier la menace d'un islamisme radical qui pèse du Caucase au Xinjiang chinois.
« Nous sommes face à un enchevêtrement de rivalités internationales, ethniques, religieuses et économiques, résume Pierre Hassner qui ironise ; sur cette partie du monde, celui qui croit avoir tout compris n'a rien compris. »
La Russie s'inquiète de nouvelles révolutions
En fin de semaine dernière, deux policiers et un membre des forces du ministère russe de l'Intérieur ont été tués en Ingouchie, minuscule république du Caucase russe. Le lendemain, un journaliste proche de l'opposition, Magomed Evloïev, y était tué, déchaînant les menaces d'autonomie de l'opposition. En Tchétchénie voisine, les attaques des derniers combattants de l'indépendance se poursuivent.
Ce ne sont que quelques exemples. Mais Moscou s'inquiète d'autres révolutions de velours, comme en Ukraine ou en Géorgie, ou de conflits violents, type Tchétchénie, qui éloigneraient d'anciens « Etats frères » de sa sphère d'influence.
« La révolution orange en Ukraine et la révolution des roses en Géorgie auraient eu le même effet sur les Russes que le 11 Septembre sur les Américains », confie encore Pierre Hassner.
La rivalité USA-Russie se durcit
Irrités par la reconnaissance du Kosovo et la demande d'adhésion de l'Ukraine et de la Géorgie à l'Otan, Dmitri Medvedev et Vladimir Poutine viennent de faire savoir au monde que l'Eurasie restait dans leur jardin. Le poids grandissant de l'économie russe et la restructuration de l'armée leur permettent de bomber le torse. Avec plus de 1 million de militaires actifs et un budget annuel de 15 milliards d'&8364;, la quatrième armée du monde a su se reconstruire. La 58e armée du Nord-Caucase, commandée par le général Anatoli Khroulev, célèbre pour ses opérations en Tchétchénie, s'est imposée en quelques heures face à l'armée géorgienne en Ossétie et en Abkhazie.
La présence forte des Américains en mer Noire et les milliards de dollars qu'ils ont injectés pour asseoir leur influence en Ukraine, en Géorgie ou en Arménie servent de justification à ces actions bellicistes. « Les rapprochements entre les Etats-Unis et les républiques du sud du Caucase sont perçus par la Russie comme autant de reculs de sa propre influence régionale », confirme Julien Zarifian, de l'Institut français de géopolitique (université Paris-VIII).
Pour Moscou, les Etats-Unis n'ont rien à faire dans la région.
Les batailles du gaz et du pétrole
Cinquante milliards de barils de pétrole et 4 % des réserves mondiales de gaz rien que pour le bassin de la mer Caspienne. L'enjeu est considérable. Cette fois, la bataille ne se résume pas à un duel entre Russie et Etats-Unis. La Chine et l'&8364;pe sont de la partie ; les gazoducs et les oléoducs étant le prix de ce « grand jeu » de l'indépendance énergétique.
Ainsi, Vladimir Poutine ne supporte- t-il plus les trois initiales BTC, le sigle de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan reliant la mer Caspienne à la Méditerranée. Construits par un consortium dirigé par BP, traversant l'Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie, ces 1 765 kilomètres de pipelines, doublés d'un gazoduc qui se termine à Erzeroum (BTE), permettent au Caucase du Sud d'exporter massivement à l'international. La région s'affranchit par ce moyen de la Russie, un peu trop prompte à jouer sur les prix pour influer sur ses anciens amis.
Selon le journaliste Steve Levine, spécialiste de la question, le BTC « est certainement la plus grande victoire américaine en politique internationale de ces quinze dernières années ».
Mais la Russie voit aussi la Chine s'immiscer dans le jeu. Elle a financé un oléoduc reliant le Kazakhstan à ses raffineries de la province du Xinjiang. L'Occident, de son côté, travaille à la réalisation d'un oléoduc transportant le pétrole kazakh jusqu'à la mer Caspienne. Fin des travaux espérée en 2010.
La Russie se sent exclue, et tout cela n'est pas très rassurant, selon Pierre Hassner : « Si j'étais géorgien, ukrainien ou moldave, je m'inquiéterais de pressions, d'invasions ou d'assassinats de la part des Russes. Comme occidental, j'ai l'impression que le système est toujours plus imprévisible. Ni guerre ouverte ni guerre froide. Un monde sans règles où les instances internationales n'ont plus de prise. »
Une seule certitude : l'ours russe n'a pas fini de grogner.
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