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« Montrons d’abord du respect à la douleur de chacun » par Hasan Cemal

October 9 2008 at 1:48 AM
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Seul avec mon cherHrant auMonument duGénocide  (no login)


Seul avec mon cher Hrant au Monument du Génocide

« Montrons d’abord du respect à la douleur de chacun » par Hasan Cemal

lundi6 octobre 2008, par Stéphane/armenews





YEREVAN

Je n’oublierai jamais qu’une fois Hrant Dink a dit : “Avant toute chose, faisons preuve de respect pour les souffrances que chacun de nous a endurées.” C’est sans doute ces mots de Hrant et les souffrances que lui et ses ancêtres ont subies qui m’ont fait venir pour la première fois en Arménie et qui m’ont fait vivre un moment d’émotion intense au petit matin à Erevan, devant le mémorial du génocide.

Le mont Ararat, qui domine Erevan, apparaît et disparaît dans le brouillard. Majestueuse et triste à la fois, cette montagne au sommet enneigé paraît si proche que l’on croirait presque pouvoir la toucher.

Devant le mausolée, seul avec Hrant Dink dans le silence du matin, je pense à la douleur et aux souffrances.

Et je pense au partage de la douleur.

Dans le silence étrange de l’aube, je suis seul avec Hrant. Et le cri de Rakel est dans mon oreille ...

Les épreuves tragiques vécues par la nation arménienne et par Hrant l’avaient doté d’un niveau de maturité impressionnant.

Peut-être cette douleur l’a aidé à parler et écrire dans la langue de sa conscience. On apprend toujours quelque chose des autres. Donc j’ai appris de Hrant, tant de son vivant qu’après sa mort.

J’ai appris que l’on ne peut pas échapper à l’histoire.

Au silence limpide du matin, j’ai pensé encore une fois, avec Hrant dans mon avis*esprit*, comment sans signification il doit nier l’histoire et en même temps, comment risqué il doit être un esclave d’histoire et des douleurs et des tristesses.

Dans le silence paisible du matin, j’ai donc réfléchi encore une fois avec Hrant à la futilité qu’il y a à vouloir encore nier le passé, de même qu’aux risques qu’il y a à se retrouver prisonnier de l’histoire, de ses souffrances et tristesses.

La voix de mon oncle maternel venait de loin : « les racines ne disparaissent pas, mon fils ! »

Il était circassien, de la tribu Gabarday.

Mais il ne mentionnait pas son identité circassienne ; il faisait comprendre qu’il n’aimait pas parler « des racines ».

C’était notre « crainte de l’état ».

Quand j’insistais, il disait « ne mentionne pas ces choses ». Mais près de la mort il a chuchoté dans mon oreille : « cependant, les racines ne disparaîtront pas, Hasan mon fils ! »

Les racines du peuple, la terre dans laquelle nous avons nos racines, sont très importantes. C’est comme un crime contre l’humanité de séparer un peuple de sa langue et de son identité et donc c’est également un grand crime de séparer un peuple de ses racines et son pays. Et trouver une excuse pour ces actions est une partie inséparable du crime.

Les Arméniens ont vécu une immense tragédie lorsqu’ils ont été arrachés à l’Anatolie. Ils l’ont éprouvé en 1915 et 1916. Depuis lors, leur nostalgie de l’Anatolie ne s’est jamais estompée.

Les Turcs aussi ont enduré des souffrances aussi. Ils les ont éprouvés lorsqu’ils ont été chassés des Balkans et du Caucase, et lorsqu’ils ont connu la guerre en Anatolie.

Les Kurdes aussi ont enduré des souffrances aussi. Ils en ont été quand leur identité et langue ont été niées et quand ils ont été expulsés de leurs terres. Il ne s’agit pas ici de comparer les douleurs et tristesses. Ce serait une erreur. Les souffrances ne se comparent pas. C’est en pensant à cela que la phrase de Hrant Dink me revient dans l’oreille telle une rengaine : « Faisons d’abord preuve de respect pour les souffrances que nous avons tous endurées ». Hrant parlait silencieusement de sa propre douleur : « Je sais ce qui est arrivé à mes ancêtres. Quelques-uns d’entre vous l’appellent « un massacre », quelqu’ « un génocide », quelqu’un une « évacuation obligatoire » et encore quelqu’un « une tragédie ». Mes ancêtres, quant à eux, utilisaient l’expression typiquement anatolienne de « kiyim » (hécatombe).

« Si un Etat déracine ses propres citoyens de leurs maisons et pays - en particulier les plus vulnérables : les femmes, les enfants et les vieillards - et les envoyent vers des routes inconnues et sans fin au bout duquel une grande partie d’entre eux ont été anéantis, comment expliquer aujourd’hui en quoi nos contorsions pour qualifier cette réalité relèvent de notre spécificité d’êtres humains ? Quelle part d’humanité allons-nous donc bien ¬pouvoir sauver en chacun de nous si nous nous prêtons à des acrobaties sémantiques pour savoir s’il s’agit d’un génocide ou d’une déportation, à plus forte raison si nous sommes incapables ensuite de les condamner de la même façon tous les deux ? »

Faut-il absolument mettre des guillemets lorsqu’on décrit la souffrance ? Faut-il systématiquement la catégoriser ?

Certes, ce n’est pas sans importance. Néanmoins, je ne pense pas que cela soit toujours utile. Surtout lorsque les Turcs et les Arméniens se retrouvent dans une équation où interviennent la Turquie, l’Arménie et la diaspora arménienne.

L’histoire est empêtrée.

La raison et le bon sens sont empêtrés.

Le dialogue est fermé.

Et cet enchevêtrement aide « les fanatiques ». Il devient plus facile de produire la haine et l’hostilité à partir des pages d’histoire.

Aussi ce dont nous avons besoin de faire est de rendre le travail des fanatiques plus difficile. Nous devons trouver une façon d’aller vers plus d’amour et de paix sans devenir les esclaves de l’histoire, sans devenir les otages de la douleur passée et des souffrances.

En ce matin brumeux, devant le Monument du Génocide, j’écoute la voix de Hrant Dink. Il demande : « Devons-nous nous comporter comme les criminels de la grande tragédie du passé, ou allons-nous écrire de nouvelles pages comme des gens civilisés en prenant des leçons de ces erreurs ? »

On va d’abord comprendre la douleur de chacun, la partager et lui montrer du respect.

Les choses suivront.

N’est-ce pas mon cher Hrant ?

Tu disais toujours « pas de confession, ni négation, d’abord la compréhension ». Et tu savez que la compréhension était seulement possible via la démocratie et la liberté.

Mon cher frère, je pense à toi alors qu’à Erevan le jour se lève et qu’un soleil rougeoyant monte dans le ciel à travers la brume. Dans ce beau silence matinal, c’est pour toi que je dépose un bouquet de fleurs au pied du mémorial, parce que c’est toi, ce sont les peines que tu as endurées qui m’ont amené ici...

Oui, avant toute chose, faisons preuve de respect pour les souffrances que chacun de nous a endurées.

Hasan Cemal

* Hasan Cemal est le petit-fils de Djemal Pacha, membre du triumvirat jeune-turc, accusé d’avoir ordonné le génocide arménien.

Article publié dans le quotidien turc Milliyet le 6 septembre 2008



 
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