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L’intelligentsia turque regarde son passé arménien

November 23 2008 at 6:18 AM
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L’intelligentsia turque regarde son passé arménien

dimanche23 novembre 2008, par Stéphane/armenews
Istanbul, Laure Marchand

LE FIGARO

21/11/2008

De plus en plus d’intellectuels et d’artistes bousculent la version officielle de l’histoire.

QUAND le mot « génocide » a été prononcé, quelques spectateurs ont quitté la salle de cinéma du Centre culturel français, à Istanbul. Tous les autres sont restés pour découvrir le documentaire de Serge Avédikian, réalisateur français d’origine arménienne, qui a filmé son retour dans le village natal de son grand-père, déporté en 1915. Dans l’ouest de la Turquie, Sölöz est aujourd’hui peuplé par des Slaves islamisés qui y ont échoué lors des échanges de population forcés avec la Grèce en 1923. Du génocide, ils n’ont donc rien vu, rien entendu, hormis la version négationniste de l’État turc. Mais les grandes bâtisses désertes trouvées à leur arrivée murmurent une autre histoire. Sur les pierres tombales, précieusement conservées au fond d’une grange ou reconverties en clôtures, on peut lire, encore, des épitaphes en arménien : « Dors doucement mon fils. » À Sölöz, villageois et fantômes se croisent dans les ruelles et parfois, les certitudes vacillent. « Les informations que nous avons sur le passé ne sont pas claires », pressent le jeune Hamit, face à la caméra.

Nous avons bu la même eau a été projeté à l’occasion du festival « 1 001 films documentaires », la semaine dernière sur les rives du Bosphore. « Il a été sélectionné par des Turcs, la démarche est courageuse, le montrer en Turquie est un symbole très fort », salue Serge Avédikian, venu présenter son film, pour établir le dialogue et un jour, pouvoir « partager nos mémoires ». « Je mesure l’ampleur de la tâche : énorme. Mais, ça y est, la boîte de l’histoire est ouverte. »

Cette invitation à se pencher sur le passé arménien de la Turquie n’est pas isolée. De plus en plus d’intellectuels turcs mettent au jour les non-dits du passé et bousculent l’histoire officielle. Avec un objectif commun : regarder en face les massacres commis sous l’Empire ottoman afin de pacifier le présent. En 2005, le vent de liberté apporté par l’ouverture des négociations d’adhésion à l’Union européenne avait permis aux universitaires turcs de faire sauter le tabou sur le génocide.

« Soi-disant » génocide

Dès sa parution, Le Livre de ma grand-mère a aussitôt été un best-seller : dans ce récit autobiographique, l’avocate turque Fethiye Cetin racontait que son aïeule lui avait révélé ses origines arméniennes avant de mourir. Mais c’est l’assassinat en janvier 2007 de Hrant Dink, journaliste turc d’origine arménienne, qui a provoqué un électrochoc. « Tout le monde a vu son corps, étendu sur le trottoir, ses chaussures qui dépassaient du drap blanc, analyse Altug Yilmaz, rédacteur en chef à Agos, le journal créé par Hrant Dink. Avec cette image, si forte, douter de sa sincérité devenait impossible. »

Ece Temelkuran, journaliste vedette en Turquie, revendique cette filiation : « Je suis une héritière de Hrant Dink. » Dans La Profondeur du mont Ararat, la jeune femme relate sa plongée dans le monde arménien : sa visite au mémorial du génocide à Erevan, ses rencontres avec la diaspora, de Paris à Los Angeles. « J’ai voulu questionner le silence qui règne en Turquie sur ce sujet, notre aveuglement, alors que nous habitons des lieux où des Arméniens ont vécu, nous remémorer ce que nous savons déjà, mais que l’ont nous a fait oublier. »

Pour Ece Temelkuran, « le seul moyen de résoudre la question arménienne en Turquie est d’en faire une question personnelle, aider chacun à mener ce que j’appelle son archéologie personnelle afin de dépasser le point de vue étatique ». Paru fin mai, le récit de son voyage initiatique s’est déjà vendu à 30 000 exemplaires.

Pourtant, le déni de l’État sur la planification des massacres ne se fissure toujours pas (voir ci-contre). On parle toujours de « soi-disant » génocide et les Arméniens n’existent pas dans les livres d’histoire, sauf comme ennemis. Ce discours a semble-t-il glissé sur Geben, bourgade perdue des monts Taurus. Dans Le Chuchotement des mémoires, Mehmet Binay a filmé une jeune fille qui n’ignore rien du sang mélangé coulant dans ses veines. Génération après génération, l’histoire s’est diluée. À la question « Pourquoi les Arméniens sont-ils partis ? », les réponses des villageois sont évasives. Exceptée celle de l’imam centenaire. « Les Arméniens ? L’État les a déportés. » Étonnamment, ce documentaire, dédié « A ceux qui sont restés derrière » n’a soulevé aucune polémique lors de sa diffusion sur la chaîne de télévision CNN-Türk. « Le discours officiel n’est pas trop arrivé jusqu’à Geben et les gens vivent naturellement avec le passé, analyse Mehmet Binay. Cela me donne de l’espoir. »

Cet hiver, un film réalisé par une équipe mixte doit être tourné le long de la rivière Araxe, qui sépare les deux pays. Le dégel du cours d’eau au printemps symbolisera le réchauffement des relations alors que la frontière est toujours fermée. Les acteurs seront des Arméniens et des Turcs vivant de part et d’autre des miradors.

Des améliorations, des crispations et toujours un sujet tabou

Lundi, le ministre arménien des Affaires étrangères, Edouard Nalbandian, sera à Istanbul à l’occasion du sommet de la Coopération économique de la mer Noire dont l’Arménie assume la présidence tournante. Sa venue intervient après la visite historique du président de la République turque, Abdullah Gül, à Erevan en septembre à l’occasion d’un match de football comptant pour la Coupe du monde 2010. La normalisation des relations diplomatiques avec l’Arménie est un sujet beaucoup moins sensible que celui des massacres des Arméniens. Les relations entre Ankara et Washington en font déjà les frais. Au cours de la campagne électorale américaine, Barack Obama s’est engagé à reconnaître le génocide s’il était élu. En marge du sommet du G20 aux États- Unis, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a donc, une nouvelle fois, déclaré que toute velléité en ce sens entraverait la coopération des deux alliés. Et le 29 octobre, à l’occasion du 70e anniversaire de la mort d’Atatürk, Vecdi Gönul, le ministre de la Défense, a justifié les déportations : « La Turquie serait-elle un État nation si les Grecs étaient restés sur le pourtour de la mer Égée et si les Arméniens étaient restés dans plusieurs régions de Turquie ? » Le feu vert du ministre de la Justice, Mehmet Ali Sahin, à des poursuites contre l’écrivain Temel Demirer, au nom de la nouvelle version de l’article 301 du Code pénal, qui punit les « insultes » à la nation turque, constitue un autre signe de la crispation du gouvernement : « Cet homme dit que la Turquie est un État assassin. Je ne laisserai personne qualifier mon pays d’assassin. »

L. M.

 
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