Réflexions surle film Extension du domaine de la lutte Philippe Harel
(no login) Posted Feb 13, 2005 8:59 AM
Le scénario du film suit le texte écrit de manière intégrale sauf la fin qui laisse sous-entendre peut-être un renouveau chez le narrateur avec la dernière scène de la leçon de danse.
Dans le roman, le narrateur est “un râté” à la fin : “Elle n’aura pas lieu, la fusion sublime; le but de la vie est manqué.” (p156) Il n’y a pas d’épanouissement possible. Le narrateur est un double de lui-même, complètement désabusé et détaché de son vrai “self” : “L’impression de séparation est totale; je suis désormais prisonnier en moi-même.” (p 156) Sa vie se résume à un “non-lieu”, à un vide existentiel, à “un gouffre”. Il est l’incarnation de “l’épuisement vital”. Il n’est plus que l’ombre de lui-même. Ironiquement la dernière scène se passe dans une forêt où il est seul.
Dans le film, la dernière scène se passe à l’intérieur dans un studio de danse où le narrateur prend un cours de danse - genre bal musette - et où il est dans les bras d’une femme, la seule fois dans le film où on le voit en contact physique avec une femme. L’importance de la danse : c’est la seule fois où le mouvement entre deux êtres s’accorde. Pendant un court instant, le temps d’une danse, le narrateur est en synchronisation avec lui-même et sa partenaire-féminin. Il esquisse même un léger sourire, on distingue une lueur d’émotion sur son visage et il regarde la femme en face. Elle-même lui sourit. Est-ce que le narrateur trouvera l’amour? – l’amour étant la seule validation de l’homme. Est-ce qu’il trouvera le but de sa vie? Est-ce que sa vie vaudra la peine d’être vécue? On n’a pas de réponse mais le spectateur peut supposer qu’il reste malgré tout un espoir possible. La fin du film laisse au moins entrevoir cette possibilité.
L’importance de la musique aussi dans le film : c’est une musique légère “airy”, techno qui me fait penser au genre de musique de Jean-Michel Jarre.
Un détail : le prof de danse leur donne des instructions avant qu’ils ne commencent la danse. En contradiction avec la scène de la sortie de l’hôpital psychiatrique où le narrateur semble perdu puisqu’il dit qu’on le laisse sortir comme cela, “sans consignes précises”. Il est perdu dans ce monde où “l’existence individuelle n’est pas démontrable”. La vie ne vient pas accompagnée d’une “notice” telle une notice de médicaments. L’homme est fondamentalement libre de ses choix, d’agir ou de ne pas agir quelle que soit sa situation. Le narrateur est l’anti-thèse de l’existentialiste car il est incapable de se prendre en mains lui-même, de penser pour lui. Le fait que le narrateur va voir une psychiatre ne sert à rien non plus. Personne ne peut l’aider s’il n’est pas prêt à s’aider lui-même. Il est incapable de faire ce travail sur lui-même que lui demande sa psy.
Bien que le narrateur et Tisserand aient des points communs - on a l’impression qu’ils subissent tous les deux, l’un son manque d’amour, l’autre sa laideur en plus de son manque d’amour, ils réagissent différemment face à leur lutte respective.
Le narrateur ne fait rien, il est passif au possible - d’ailleurs son leitmotiv, c’est : “tout continuait.” Il subit même le temps, la longeur et la langueur du temps, tout est organisé, minuté, il n’y a pas de liberté d’action. Il n’attend plus rien. “Je vais mourir un jour. Je continue pourtant.” Il jette sur le monde un regard désabusé,il est spectateur de sa propre vie, il ne joue pas, il n’est pas acteur.
A l’opposé, Tisserand se bat jusqu’au bout - inutilement mais il se bat. Il veut s’en sortir, il lutte. Il esssaie toujours de draguer même s’il sait pertinemment qu’il est voué à l’échec. Il est persistent. Il refuse même d’aller voir des prostituées. Il dit qu’il n’en est pas encore rendu là, qu’il essaiera peut-être mais pas maintenant. Ironiquement il s’est battu pour rien puisqu’il paie le prix ultime en mourant tragiquement dans un accident de voiture. La mort est la seule chose qui est certaine.
Physiquement il est intéressant de noter que le narrateur est frêle, maigrelet en accord avec sa faiblesse psychologique tandis que Tisserand lui, est robuste, il est grand de carrure ce qui reflète sa force de caractère. Psychologiquement ils sont également à l’opposé. Tisserand est jovial alors que le narrateur est toujours maussade. J’ai remarqué aussi dans le film que Tisserand est habillé avec beaucoup de couleurs criardes alors que le narrateur porte toujours des couleurs ternes, sombres à l’image de sa vie sans éclat.
Une chose qui m’a marquée : il semblerait que seul Dieu est le salut de l’homme face à sa condition humaine “tragique” sur terre. Même la psy dit au narrateur : “Tu dois accepter ta nature divine”, auquel le narrateur répond bêtement quelque chose comme : oui, je vais essayer. Cette philosophie de vie est à l’opposé de l’existentialisme puisque cette dernière est une philosophie qui “refuse” l’idée de s’en remettre à quelque chose de divin : “L’existence précède l’essence”, “L’homme est ce qu’il se fait.” Le message que fait passer Michel Houellebecq au travers de son roman est plutôt pessimiste à savoir que la vie ici bas est une lutte qui n’en finit pas, que le bonheur est illusoire et que peut-être la plénitude n’est vraiment que possible dans un monde au-delà.
Néammoins le roman comme le film a un aspect comique dans le choix du langage, cela prête souvent à rire comme par exemple la scène où le narrateur et Tisserand sont dans un parking sous-terrain à écouter un chant de Noël dans la voiture le soir de Noël. Aussi au restaurant quand Tisserand dit au narrateur qu'il a l'impression d'être une grenouille dans un bocal et il dit d'ailleurs qu'il ressemble à une grenouille. Malgré la gravité du sujet traité il y a cependant une part d'humour qui rend le roman moins "noir".