Je suis d'accord avec vous si vous voulez dire qu'on peut lire le roman sans s'obséder à tenter de déchiffrer ce qui se cache derrière le genre des personnages. Ce qui est intéressant, c'est que le genre des personnages influe tout de même sur la narration elle-même, et sur les implications philosophiques du roman. S'il s'agissait d'un roman d'amour plus traditionnel, on parlerait sans doute d'un style ambitieux, original et de l'univers électronique des boîtes de nuit parisiennes dépeint avec une acuité remarquable. Tout cela est vrai, mais avec la confusion des genres on en arrive à un roman ambigu par essence et toutes les questions que se pose le narrateur sur la vie, l'amour, le deuil, ne se posent de cette façon que parce qu'il y a ambiguité au départ. Je ne veux pas dire par là qu'elles ne se poseraient pas s'il n'y avait pas de jeu sur le genre de personnages, mais elles prennent une autre dimension.
Je ne crois pas qu'on puisse écrire que le message du roman est que le genre n'a pas d'importance. Nous vivons dans un monde sexué, jusque dans la grammaire que nous utilisons. Pervertir cette sexuation par le non-genre implique le lecteur et son imaginaire, car cela le met face à lui-même à partir d'une histoire asexuée. En aucune façon on ne peut dire que "Sphinx" veut ignorer les différences entre les sexes, au contraire: poser la question de leur pérennité et des implications de leur disparition (fût-ce dans un roman, qui comme chacun sait n'est que littérature) est à mon sens particulièrement subversif.