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L'androgynie [Garréta]

March 28 2001 at 8:23 PM
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  (Entrer JenniferCoes)

 
Qu'en pensez-vous les participants au forum sur l'androgynie du narrateur et des personnages en général dans le roman _Sphinx_? Je vous pose cette question pour toucher à l'activité de lire le roman. Nous, comme lecteurs/trices du roman, faisons vraiment partie de la lecture dans un sens réel, simplement en cherchant le genre du narrateur. Donc nous avons une responsabilité littéraire, imposée par l'auteur.


    
This message has been edited by adurand on Mar 29, 2001 10:57 AM


 
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AuteurReply

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Pistes

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March 29 2001, 12:01 PM 

Effectivement, les lecteurs et lectrices du roman sont des participants à part entière dans "Sphinx". Chercher le genre du narrateur et de A*** implique une lecture grammaticale du roman, ce que, je suppose, peu de lecteurs ont l'habitude de faire. Mais, au-delà de cet exercice amusant de gymnastique grammaticale, il apparaît que les lecteurs s'impliquent directement dans le roman en y incluant consciemment leur propre imaginaire. C'est le cas, en règle générale, dans tout roman digne de ce nom (le lecteur, s'il y trouve un intérêt, ne peut rester neutre face au texte). Or dans "Sphinx", le questionnement- en forme de point d'interrogation- touche à l'essence même de nous tous, à savoir le genre. En fonction de facteurs personnels, les lecteurs ont tendance à pencher pour un côté ou pour un autre, et on se retrouve avec des lectures entièrement différentes du texte. Et lorsque les lecteurs se rencontrent et discutent, confrontent leurs opinions, ils se rendent compte que toutes les interprétations sont vraies, c'est-à-dire, pour inverser la perspective, qu'elles sont toutes également fausse. C'est pourquoi, je pense, Anne Garréta caractérise "Sphinx" comme un "jeu dangereux": divertissant et entraînant (au-delà du style et du ton, et même de l'histoire narrée), ce roman met en question nos positions et cherche à nous faire vaciller sur nos bases.
En cela, "Sphinx" rejoint tous les débats actuels dans le fameux monde "postmoderne": brouillage des genres, indétermination sexuelle, androgynie... Et, allons encore plus loin, ce roman cherche à démontrer en quoi il est impossible de distinguer un homme d'une femme dans un texte littéraire si l'on sait jouer avec la grammaire. Donc seule la grammaire non "pervertie" par un auteur qui l'utilise pour masquer le genre peut, précisément, spécifier le genre, et en conséquence rien ne distinguerait un homme d'une femme avec certitude. Les conséquences de cette affirmation m'apparaissent nombreuses, et les questions qu'elle implique également.

Eva Domeneghini
site Anne Garréta http://cosmogonie.free.fr
(je renvoie les étudiants qui désirent approfondir la question à l'interview avec Anne Garréta en ligne sur le site, il y est beaucoup question du genre et de "Sphinx".)


 
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Erika Hansson
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Le manque de genres dans Sphinx

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March 29 2001, 6:37 PM 

Je suis d'accord avec Eva, le genre des personnages est décidé par les lecteurs. Ca m'intéresse parce que le roman est comme un examen psychologique qui montre le lecteur comme il pense aux femmes et aux hommes quand il donne un genre aux personnages de A*** et du narrateur. En lisant "Sphinx" nous apprenons qu'il n'y pas de différences entre les femmes et les hommes dans l'écriture sans genre.


    
This message has been edited by adurand on Mar 29, 2001 7:06 PM


 
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Martha H.
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Genre

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March 29 2001, 11:09 PM 

Je m’excuse, mais la discussion du genre en ce qui concerne le roman d’Anne Garréta m'ennuie un peu. Pour moi, le point du roman est que le genre des humains n’a pas d’importance quand on considère la vie en général – en quoi consistent l’amour, la souffrance,ou la recherche de raison ? Donc, l’importance du genre des personnages centraux a sa place, mais, je m’inquiète que la focalisation sur le genre diminue l’importance de la profondeur philosophique du roman.


    
This message has been edited by adurand on Mar 30, 2001 8:57 AM


 
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Genre et roman

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March 30 2001, 9:14 AM 

Je suis d'accord avec vous si vous voulez dire qu'on peut lire le roman sans s'obséder à tenter de déchiffrer ce qui se cache derrière le genre des personnages. Ce qui est intéressant, c'est que le genre des personnages influe tout de même sur la narration elle-même, et sur les implications philosophiques du roman. S'il s'agissait d'un roman d'amour plus traditionnel, on parlerait sans doute d'un style ambitieux, original et de l'univers électronique des boîtes de nuit parisiennes dépeint avec une acuité remarquable. Tout cela est vrai, mais avec la confusion des genres on en arrive à un roman ambigu par essence et toutes les questions que se pose le narrateur sur la vie, l'amour, le deuil, ne se posent de cette façon que parce qu'il y a ambiguité au départ. Je ne veux pas dire par là qu'elles ne se poseraient pas s'il n'y avait pas de jeu sur le genre de personnages, mais elles prennent une autre dimension.
Je ne crois pas qu'on puisse écrire que le message du roman est que le genre n'a pas d'importance. Nous vivons dans un monde sexué, jusque dans la grammaire que nous utilisons. Pervertir cette sexuation par le non-genre implique le lecteur et son imaginaire, car cela le met face à lui-même à partir d'une histoire asexuée. En aucune façon on ne peut dire que "Sphinx" veut ignorer les différences entre les sexes, au contraire: poser la question de leur pérennité et des implications de leur disparition (fût-ce dans un roman, qui comme chacun sait n'est que littérature) est à mon sens particulièrement subversif.

 
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Anne F. Garréta
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Un tour d'ironie supplémentaire

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April 11 2001, 4:31 AM 

Je ne devrais peut-être pas intervenir. En tout cas, je ne voudrais pas, parce que je suis l'auteur du roman, que ce que je vais dire achève ou close la discussion sur ce point.

Il me semble que les deux positions: la focalisation sur la suspension du genre et donc sa mise en exergue paradoxale d'une part, et la conclusion de neutralité, bref, d'indifférence au genre, la déclaration de son inessentialité à des questions aussi centrales que la vie, l'aour, la souffrance d'autre part... Il me semble que ces deux positions sont au moins aussi suspendues que le genre lui-même, et que le roman est de ce point de vue ambigu ou paradoxal sur la valeur à accorder à l'ambiguité des identités sexuelles.

Vous me direz: voilà un des tours caractéristiques de la forme d'herméneutique connue sous le nom de déconstruction. Oui, j'admets. Et c'est bien là un des points.

J'ajouterai ceci, qui est sans valeur pour l'interprétation, mais peut-être révélateur de quelque chose de l'époque où je l'ai écrit (une époque dont je ne suis pas sûre que l'on soit encore sorti): quand je l'ai écrit, (et aujourd'hui encore je l'entends ainsi) je voulais à la fois pointer la prégnance dans nos habitudes mentales, sociales de la catégorie du genre (le fait que notre univers est saturé d'index de l'identité sexuelle des sujets qui y habitent, et non seulement des sujets, mais de tous les objets, pratiques, phénomènes...) et indiquer que l'on pouvait concevoir un univers où cette question obsessionnelle, cette assignation obsessionnelle de la culture n'aurait pas cours. Bref que le genre, même s'il sature nos perceptions, nos classifications, nos catégorisations, nos interprétations, n'est pas une catégorie nécessaire, transcendantale, mais une propriété contingente des êtres, et beaucoup plus contingente que d'autres choses (comme le fait par exemple d'être mortel, comme le fait de désirer, le fait de chercher à comprendre...).

Et vous noterez peut-être ici combien je vais à l'encontre de l'orthodoxie psychanalytique qui veut que la différence des sexes soit la racine de l'ordre du désir (justement dans la fable freudo-lacanienne de l'Oedipe -le complexe, qui n'est qu'une nouvelle version du mythe-) et même de l'ordre de l'accès à tout savoir. Cette différence étant elle-même la marque première de la finitude des sujets humains (déplaçant ainsi ce qui est censé être l'irréprésentable de la finitude, à sa voir la mort).

Et que peut-être, narrer une histoire de ce type, produire une fiction de ce type (histoire d'amour classique, roman d'éducation etc) sans l'arraisonner à des identités sexuelles, sans la passer au filtre a priori de ces catégories-là, permettrait de voir autrement, de voir comme des questions l'histoire d'amour, le roman d'éducation etc.

Dernière remarque: je tiens à remercier (même avec retard) Alain-Philippe Durand pour ce forum, et aussi les participants. C'est assez curieux d'être l'auteur d'un livre et d'apercevoir, comme cela, obliquement, des lecteurs ou lectrices de son texte à leur affaire de lecture, bref, en débat d'interprétations (ce qui est la meilleure chose qui puisse arriver à un livre, et chose plus troublante que les compte-rendus dans les journaux qui rarement débattent de quoi que ce soit).

 
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mzim7372
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Question à Anne Garréta

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April 11 2001, 9:46 PM 

Est-ce que vous avez essayé d'écrire un livre qui pouvait être discuté? Vous avez dit que "ce qui est la meilleure chose qui puisse arriver à un livre". Comme vous êtes professeur, est-ce que vous avez écrit dans ce but?

Je trouve génial qu'on étudie la littérature en ayant la possibilité de poser des questions à l'auteur.
-Matt


    
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Anne F. Garréta
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April 27 2001, 11:47 PM 

Je n'étais pas encore professeur quand j'ai écrit le livre (même si je me préparais à le devenir).
Bien sûr, il s'agissait de provoquer quelque chose chez le lecteur, et quelque chose qui ne soit pas une simple identification fantasmatique des lecteurs avec les personnages, mais qui justement force les lecteurs à prendre une position, à s'interroger.
Les livres ont toujours été de cet ordre pour moi (les livres que j'aime ou qui me restent en mémoire): ce qui force à se déplacer par rapport à ce que l'on croit être le cas, tant de soi que du monde. Et il ne s'agit pas seulement d'une discussion entre le lecteur et le livre, mais qui amène le lecteur au delà du livre, à mettre en jeu, socialement sa lecture.
On ne dispute pas assez, il me semble, de ce qu'on lit avec les autres. La lecture est devenue, historiquement, une affaire de plus en plus privée. Au mieux (ou au pire) elle peut produire des effets d'identifications (les lecteurs de X et les lecteurs de Y communiant dans un culte particulier). La littérature comme religion me parait une affaire assez déplaisante. La littérature comme terrain de discussion une chose beaucoup plus productive.
Ce qui est génial, à mon sens, ce n'est pas tant de pouvoir poser des questions à l'auteur, que d'avoir accès à un espace dans lequel pouvoir articuler des questions en direction du texte, et que d'autres lecteurs, dans cet espace, construisent des réponses.

 
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mzim7372
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En retournant

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April 28 2001, 12:18 PM 

Pour revenir au premier thème de cette "thread". Je veux dire que j'ai relu "Sphinx" il y a quelques jours et je l'aime bien. Je crois que peut-être les critiques et ce forum ont donné trop d'importance au concept du genre des personnages et on oublie de parler de l'histoire. A la deuxième lecture, cela m'était égal les genres des personnages. C'était simplement une bonne histoire.
-Matt


    
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