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Une question globale [Maspero/Bon/Ernaux]

April 24 2001 at 4:29 PM
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mzim7372  (no login)

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Nous avons lu "Les Passagers du Roissy-Express", "Autoroute", et "Journal du Dehors". Il ne s'agit pas de romans. Quelques auteurs ont dit que les oeuvres ne sont pas des travaux anthropologiques. Ils ne sont pas des guides. Donc, je demande pourquoi est-ce qu'ils les ont écrits?
Pour "Les passagers du Roissy-Express" François Maspero a répondu sur le forum qu'il a voulu connaître chez lui, mais est-ce qu'on connaît vraiment un endroit si on y reste seulement une nuit et si on ne parle pas beaucoup avec les gens?
Pourquoi?
-matt


    
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Précisions

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April 25 2001, 7:39 AM 

Je dirais que dans les textes de Maspero et de Bon il y a quand même un dialogue avec les personnages rencontrés tout au long du voyage. Par exemple, l'homme à sa fenêtre qui discute avec François et Anaik lors de leur passage à Roissy et le narrateur et Verne dans "Autoroute" s'entretiennent avec tout le monde: le gardien du musée de l'autoroute, l'employé du péage, les employés de la station service, l'homme qui reste dans sa voiture sur le bord de l'autoroute, etc. Il est clair cependant que ce dialogue est absent de "Journal du dehors", en tout cas avec les personnages rencontrés en route, parce que dans ce texte on peut parler de dialogue intérieur.

 
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François Bon
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April 25 2001, 1:47 PM 

Pourquoi me dire ça ?
C'est vrai que j'ai pris beaucoup de distance avec le roman, et que j'avance de plus en plus dans la non-fiction mais "Autoroute" est purement fiction - je n'ai jamais été en voiture dans cette région là de la France - c'est écrit ici, à l'ordinateur, avec un logiciel qui s'appelle "Route 66" pour me donner les distances et les itinéraires. Les paysages sont pris à des photos découpées dans le mensuel des routiers "France Route" et la seule référence réelle c'est le rapport au livre de Julien Cortazar : "Les autonautes de la cosmoroute" - je voulais réinventer comme ça, fictivement, à ma table, ce qu'aurait été le voyage de Cortazar s'il l'avait fait aujourd'hui et pas en 1982
l'art du roman c'est de se faire passer pour vrai - j'aime beaucoup Thoùmas Bernhard à cause de ça... faire "jouer" dans son roman "Der Untergeher" (Le Naufragé) le pianiste Glenn Gould qu'il n'a jamais rencontré, qui n'est jamais venu en Autriche...
L'an dernier, j'ai publié un récit qui est fait uniquement de notes prises dans le train Paris-Nancy - là il s'agit d'une démarche proche de celle de F Maspero dans son beau "Roissy Express" - Annie Ernaux, qui a lu ce livre, m'en a dit aussi quelques mots qui m'ont fait bigrement plaisir.
Là il s'agit d'une question d'esthétique : vous, les Américains, vous avez Edward Hopper qui a peint des carrefours vides, des bureaux vus depuis le métro aérien, des selfs-service... est-ce que vous le traitez d'anthropologue ?


    
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Fiction et Logiciel [en réponse à F. Bon]

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April 26 2001, 9:33 AM 

L'intervention de François Bon qui divulgue le caractère entièrement fictif d'"Autoroute" est extrêmement intéressante parce qu'elle intervient une fois notre lecture/discussion de l'oeuvre terminée. Un peu comme ce journaliste du Monde, nous sommes tombés dans le "piège" même si pour nous, il s'agissait plutôt d'un mélange. On pensait que F. Bon avait bien effectué ce voyage en prenant des notes (les annexes-que je trouve encore plus fascinantes maintenant) qu'il avait ensuite utilisées pour écrire une oeuvre de fiction en inventant des personnages. Un peu comme cette idée d'Annie Ernaux, partir du réel pour en faire ressortir la littérature. En tout cas, il est clair que d'avoir lu "Autoroute" entre "Les passagers du Roissy-Express" et "Journal du dehors" n'a fait que renforcer notre interprétation. A partir de là, ce qui devient intéressant est que nous devons maintenant relire "Autoroute" d'une perspective complètement différente. Il faudra alors voir ce qui change à la relecture. Le même phénomène se produit avec "Sphinx" d'Anne Garréta qu'on peut lire de quatre perspectives différentes (en fonction du genre des personnages principaux). Il en est de même d'ailleurs pour les textes de F. Maspero et d'A. Ernaux. Dans quel sens est-ce que notre lecture changerait si ces écrivains annonçaient subitement que leurs textes étaient entièrement inventés? Si F. Maspero et A. Ernaux affirmaient subitement qu'ils n'ont jamais effectué ces déplacements, que ce journal de plusieurs années a été écrit en fait en quelques semaines dans un lieu fixe? Est-ce que cela importe finalement?

Mais ce qui m'intéresse au plus haut point c'est votre utilisation du logiciel "Route 66" et du magazine "France Routiers" comme point de départ (avec vos souvenirs d'enfance - Roissy, station service, etc.) de l'écriture. L'incursion de la technologie informatique dans le travail d'écriture m'intrigue. Je sais que vous vous intéressez depuis quelque temps déjà à ces nouvelles technologies (et à l'internet en particulier-la preuve est ce forum!). Est-ce que le fait d'utiliser un logiciel (et aussi d'animer votre propre site Internet) a changé votre approche de l'écriture? Par exemple, lorsque vous décidez d'utiliser le logiciel "Route 66" au lieu d'aller directement en repérages sur place, est-ce simplement un choix de facilité ou y a-t-il autre chose?

 
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François Bon
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Réponse à A-P Durand

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April 27 2001, 9:25 AM 

L'intervention d'A-P. D. pose des questions de fond...

Pour Autoroute, écrit il y a 3/4 ans, Internet n'était pas ce que c'est devenu désormais : par exemple,j'avais exploré les sites des compagnies privées d'autoroute, des chercheurs en géographie, sans rien trouver réellement qui me concerne.

Par contre, depuis un an, voilà ce que je fais : chaque matin, j'ouvre brièvement le journal Libération en ligne, et je recopie dans un fichier traitement de texte tout ce qui peut concerner, économie, sports, société, tribunaux, sociologie, une ville moyenne française, grève des ordures, décès accidentel dans un hôpital, reconversion d'usine, rites funéraires,
destruction d'immeubles... ça me prend quelques minutes, c'est totalement intuitif.

J'ai accumulé ainsi en 15 mois deux très lourds fichiers, environ 800 pages très serrées... je ne l'ai pas exploité encore, mais je sais que, potentiellement, le vieux rêve de Dos Passos pourrait revivre avec de tels outils - je garde ça en réserve pour plus tard, mais ce moment, travaillant sur les mythologies et les changements de société que j'ai moi-même parcouru, dans les années 60 de mon adolescence, à partir par exemple de l'image que nous avions des musiques pop, Rolling Stones en particulier, le Net me fournit des tas d'informations, voire de contacts directs avec des acteurs ou des témoins, qui change la posture de l'écrivain.

Mais pour Autoroute c'était trop tôt - même maintenant, je crois qu'il n'y aurait pas grand-chose... encore que : par exemple (voir ma page webcam du site), j'ai regardé très souvent une webcam placée au-dessus d'une station-service Esso... au Groenland... en France on a (2 par exemple entre Paris et Tours) des espèces de galeries vitrées au-dessus de l'autoroute, qui permettent de mettre un seul restaurant pour les deux sens... il y aurait une webcam dans l'une,je n'arriverais pas à ne pas la regarder! drôle de fenêtre sur le monde, par le lieu même qui est devenu notre page à écrire: l'écran.

Par contre, tout l'hiver 97-98, voilà ce qui m'arrivait : chaque mardi matin, j'avais 4h, en 2 ateliers de "creative writing" avec des étudiants de la fac de sciences de Bordeaux... ensuite, petite pause, et l'après-midi, je faisais 3 h avec les mêmes propositions d'écriture, mais au centre de jeunes détenus voisin - Bordeaux est à 3h de Tours, et souvent je partais tôt le matin en voiture, plutôt que de partir la veille en train... le soir j'étais évidemment crevé, vidé... alors je quittais la ville par la rocade (la prison et la fac sont au bord ouest de la ville, à l'extérieur), je faisais 80 km, et je m'arrêtais dans une station, toujours la même, le temps de boire un café, quelquefois dormir une demi-heure - halte
psychologique autant que réparatrice - donc une fois par semaine, pendant plusieurs mois, même si j'alternais avec des voyages en train, j'avais sous les yeux la répétition de ce "même", normalisé,indifférent, banal, mais où du coup les variations devenaient signifiantes - je n'ai pas pris de notes, ne m'en suis pas servi directement, mais cette idée d'immobilité du temps, de microcosme identique à soi-même, m'a beaucoup aidé pour développer les figures narratives d'Autoroute.

Le logiciel "Route 66" ne doit pas être surestimé, il fait partie de la vie quotidienne : facile d'emploi, il donne les itinéraires, rapides ou directs.. j'aurais fait la même chose avec mon "atlas routier de France" Michelin.

L'utilisation d'Internet par exemple, où j'aimerais bien savoir ce qu'il en est chez vous, me semble aussi déplacer la réception des textes : un texte long, format revue (10 ou 12 pages) est difficile à faire circuler ou même à lire sur écran, tandis qu'un texte d'1 page ou 2 devient un formidable outil de réaction immédiate, politique ou poétique, et qui peut
circuler très vite - je crois que c'est cela qui me fait aussi passer du temps à un site... je relis beaucoup ceux qui écrivent ou ont écrit sur ce format-là, bien avant Internet, par exemple Daniil Harms, mort sous le stalinisme - des proses fantastiques incroyables, format 1 page..

Mais sur le fond, je crois que pour le franchissement du fantastique, l'invention narrative, écrivain on sera toujours dans ce conflit entre l'expérience du monde (la ballade Maspero entre Paris et Roissy) et notre bibliothèque... travailler sur le rêve, attendre l'intuition toute petite qu'on développera lentement, cela ne se passe pas devant l'ordinateur, ni avec lui.. il sera toujours seulement l'outil - même pour Autoroute, un récit tout simple, comme pour se distraire soi-même de l'engagement littéraire (par exemple, mon livre "Impatience", chez Minuit, travaillé dans la même période), plein d'images autobiographiques venues du passé plus ou moins lointain - une voiture qui s'élève sur un "pont élévateur", quand l'arrivée du pont-élévateur hydraulique dans le garage du grand-père s'est faite quand vous aviez 6 ans ou 7 ans, et
jamais de toute sa vie on ne pourra regarder de façon banale une voiture s'élever en l'air... ou bien, un jour, pour une tournée de lectures Rabelais, arrivant tout au bout de la Pologne, Bialystock, là une vraie impression de "non-lieu", ouvert à toutes les vieilles circulations du monde... ou bien des histoires réellement arrivées à des copains, les gosses oubliés dans une station-service, le convoi d'enterrement en panne sur l'autoroute, la tante qui a une crise de panique à un péage et se retrouve incapable de conduire, qu'il faut aller rechercher, plus ramener sa voiture... là pour moi rien n'est inessentiel, c'est ma "matière-vie".

C'est une question de fond, mais qui concerne plus le fantastique que le thème de votre séminaire : Internet fascine, y compris dans ses possibilités pour l'imaginaire fantastique... on peut accéder à des informations complètement inaccesibles autrement, une page originale de Racine via la Bibliothèque Nationale, les autoportraits photographiques du peintre Edward Munch, mais si on utilise ça dans le roman, quelques mois plus tard ce sera périmé, dépassé par l'évolution même d'Internet et ses usages, alors que la "Bibliothèque de Babel" de Borges sera toujours lue et relue - ou bien, dans sa nouvelle "L'Aleph", ces 17 sphères transparentes dissimulées dans lesquelles on voit tout du monde en entier, ça me paraît comme le rêve absolu de ce que nous fantasmons par le Net - je repense à cette collection "Ecrivains de toujours" publiée par Le Seuil, où il y a Montaigne, Apollinaire, Baudelaire, Voltaire, Dostoievski et plein d'autres : pour leur 100ème numéro, ils avaient conçu à plusieurs un écrivain imaginaire, en construisant sa biographie,
ses extraits d'oeuvre, et même des extraits de critiques de ses oeuvres, des photographies, maison natale, photos d'enfance etc... et personne ne s'en était aperçu - au point qu'ils continuent de diffuser le livre, même après que le canular ait été avoué...

A mesure qu'Internet s'établit comme réalité auto-suffisante, capable de supplanter la réalité supposée de ce qui y est représenté, on peut s'attendre à quelques incursions de ce côté.

En amitié - F

 
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François Maspero
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"Pourquoi est-ce qu'ils les ont écrits ?"

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April 26 2001, 10:48 AM 

1. Pourquoi existe-t-il, dans se monde dont on demande pourquoi il existe, des gens qui écrivent des livres dont on se demande pourquoi ils les écrivent ? Vaste sujet !
S'il faut une réponse à la question "pourquoi", si "les œuvres ne sont des travaux anthropologiques, pas des guides", etc., il faudra la poser à Marc Augé qui, lui, est un anthropologue au sens strict de terme et qui éprouve pourtant, semble-t-il, le besoin d'écrire aussi des livres qui ne sont pas de l'anthropologie au sens strict du terme. En ce qui me concerne (et, j'imagine, A. Ernaux et F. Bon), je vous renvoie à un aphorisme cité dans Les Passagers et qui dit que la navigation à voile est le moyen le plus fatigant, le plus coûteux et le plus long de se rendre d'un point à un autre où l'on n'a strictement rien à faire. Or il y a un tas de gens qui pratiquent la voile, et la navigation à voile est une métaphore courante de la liberté. J'écris des livres parce que l'écriture est l'un des rares lieux où l'on exerce pleinement sa liberté.
(Bien entendu, il faudrait encore développer, à propos du rapport liberté-responsabilité.)
On écrit parce qu'on en a envie, parce qu'on en ressent une nécessité, parce qu'on en retire du plaisir (en plus de la peine). Parce qu'il y a des lecteurs qui ont envie de lire, qui en ressentent la nécessité et qui en retirent du plaisir. Parce que, auteurs et lecteurs, nous avons l'envie, la nécessité, le plaisir de partager. Dans le cas des "Passagers", j'ai, de plus pensé qu'un "certain regard" pouvait être utile. Il se trouve que des gens l'ont trouvé utile. (Une démarche comme celle de Robert Kramer dans le film "Route One USA.)
Pour un écrivain, l'idée d'un lecteur qui serait forcé de le lire ne peut être qu'un cauchemar, bien plus affreux que celui de ne pas avoir de lecteurs.

2. "Pour une nuit seulement"...et "on ne parle pas beaucoup avec les gens". J'ai choisi de concentrer ce que je connais des gens et de la zone traversée dans l'expérience (réelle) d'un voyage d'un mois. Cela constitue l'unité de temps indispensable à l'armature d'un récit. Bien sûr, je connais depuis mon enfance beaucoup de lieux décrits, j'y suis souvent passé et repassé, et j'y connais aussi beaucoup de gens qui ne sont pas dans le livre. Je ne pouvais quand même pas transformer mon livre en annuaire du téléphone !

 
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mzim7372
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Définitions

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April 26 2001, 8:30 PM 

Nous avons discuté en classe de la définition du "non-lieu". Nous essayons d'identifier de possibles non-lieux dans les textes lus ce semestre. Certains auteurs ont donné leurs perspectives sur le débat "lieu" vs. "non-lieu" sur ce forum. D'autres définitions du non-lieu?
-matt


    
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Les lieux et non-lieux selon Augé

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April 27 2001, 12:55 PM 

Pour essayer d'apporter quelques éclaircissements au débat, je résume ci-dessous la position de Marc Augé, l'anthropologue auteur de l'ouvrage "Non-Lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité" (Seuil, 1992).

Augé distingue les "lieux anthropologiques"; selon lui des espaces "qui ont au moins trois caractères communs. Ils se veulent (on les veut) identitaires, relationnels et historiques" ("Non-lieux" page 69). D'après Augé, un espace qui ne peut réunir ces caractéristiques est un non-lieu.

Deux extraits de l'ouvrage d'Augé qui pourront ajouter de l'eau à notre moulin:
"Un monde où l'on naît en clinique et où l'on meurt à l'hôpital, où se multiplient, en des modalités luxueuses ou inhumaines, les points de transit et les occupations provisioires (les chaînes d'hôtels et les squats, les clubs de vacances, les camps de réfugiés, les bidonvilles promis à la casse ou à la pérennité pourrissante), où se développe un réseau serré de moyens de transport qui sont aussi des espaces habités, où l'habitué des grandes surfaces, des distributeurs automatiques et des cartes de crédit renoue avec les gestes du commerce 'à la muette', un monde ainsi promis à l'individualité solitaire, au passage, au provisoire et à l'éphémère..." (100-101).

"... c'est un reproche fréquemment adressé aux villes nouvelles, issues de projets d'urbanisme à la fois technicistes et volontaristes, que de ne pas offrir l'équivalent des lieux de vie produits par une histoire plus ancienne et plus lente, où les itinéraires singuliers se croisent et se mêlent, où les paroles s'échangent et les solitudes s'oublient un instant, au seuil de l'église, de la mairie, au comptoir du café, à la porte de la boulangerie: le rythme un peu paresseux et l'atmosphère bavarde du dimanche matin sont toujours une réalité contemporaine de la France provinciale" (86).

 
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May 2 2001, 8:29 AM 

la preuve qu'on n'est pas anthropologue, au moins pour moi, c'est qu'il m'aura fallu Rhode Island pour découvrir l'existence du livre de Marc Augé
je comprends mieux
le seul problème, c'est que ces villes "nouvelles", pour quelqu'un comme moi, ne sont pas des objets extérieurs, mais bien des endroits où on a vécu, travaillé, qu'on continue de pratiquer au jour le jour
par contre, ils n'existent pas encore en tant que représentation langagière constituée - et c'est là qu'ils posent un défi à notre travail
je ne crois pas qu'on puisse les définir (attention, il ne s'agit pas d'une discussion avec le livre de Marc AUgé, je vais de ce pas me le procurer) comme non relationnels : mais ils inaugurent d'autres espaces de relation, où il nous faut inventer de nouveaux récits
par exemple : après les cimetières plats géants, on a inventé les cimetières vallonés pour faire disparaître la perspective plane, et pour les pauvres on a inauguré des "caveaux à décomposition avancée" assurant qu'au bout de 5 ans de location il n'y a plus rien à déménager... comment penser que nos rituels de mort n'en seraient pas affectés? fait récent, 30 % de la population se fait incinérer - il y a quelques semaines pour raisons familiales, j'assistais à une incération à Bordeaux, une des 4 plus grands villes d'ici - les gens disposent d'une clairière boisée pour les cendres : mais parès, ils déposent des lfeurs sur les cendres, résultat, on ne voyait qu'une vaste surface de bouquets pourris sous cellophane - inversement, ils ramenaient les urnes vides près du bâtiment, et les urnes vides, légalement portant le nom du défunt, devenaient quand même un monument définitif, entassées et superposées...
là encore, le manque de langage constitué est patent, alors que le déplacement des pratiques intervient sur un des mécanismes les plus fondamentaux d'une société -
d'où ma réticence à cette notion de non-lieux, qui instaure une coupure, une alternance binaire, est / n'est pas, là où les déplacements sont au contraire relatifs, mais ne nous offrent pas de position de repli hors de leur traversée
enfin, la position même de l'observateur, et en physique on sait combien c'est un processus déterminant depuis Planck et Einstein, n'est pas incluse dans cette notion : la dalle de béton de la cité Karl-Marx à Bobigny répond parfaitement à cette notion de non-lieux, mais si je fais écrire des gamins de 14 ans qui sont nés là, ce qu'ils y inventent parce que c'est leur "lieu de vie" en fait un objet radicalement différent que ce que j'y vois - expérience que j'ai refaite mille et mille fois toutes ces années - et quelque fois en tombant sur des textes miraculeux (voir sur mon site ateliers d'écriture à Bagnolet ou Clichy-sous-Bois par exemple)
en faire récit peut amener à des positions critiques fortes, à des dénonciations radicales de l'aliénation, à des prises de position citoyennes pour l'architecture ou l'éducation, mais à condition de ne pas inventer des notions qui privilégient nos définitions ou nos pratiques de ces lieux par rapport à d'autres
Charleville-Mézière était certainement un "non-lieu" parfait, en 1870, rapporté à la vie parisienne... les RImbaud peuvent toujours en surgir
F

 
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ERNAUX
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Journal du Dehors

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May 1 2001, 2:12 PM 

Dans la préface de mon livre, jdonne les raisons qui m'ont poussée à écrire surla ville, les gens croisés dans les lieux publics et les transports en commun, saisir la réalité comme le fait un photographe, en particulier.

 
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