Ce n'est pas les lieux qui sont différents, sont lieux ou non-lieux, la ligne de partage c'est lieu déjà investi par des fictions ou des fonctions langagières, lieux nommés, et les autres dans notre "habitus" quotidien, ils sont présents, et aussi bien lieux que les autres, nous conduisons sur les autoroutes, nous empruntons les trains de banlieue
c'est donc en pleine légitimité qu'on y dresse nos questions et fictions, nos représentations. L'enjeu esthétique de cela, je l'ai évoqué par Edward Hopper, mais côté littérature. Un livre qui m'apparaît fondamental à ce propos c'est "Espèces d'espaces" de Georges Perec (voir extraits sur mon site (www.remue.net), sur "l'inhabitable", ou ce texte "interroger l'habituel" où il dit : "faites parler vos petites cuillères..."). C'est justement cette force de présence, ces géométries, ce rapport autre aux signes,
normalisés, ou vides, et ce qui s'en induit d'un décalage du rapport de l'individu au monde, qui nous fait les élire comme matériau esthétique - capacité aussi d'accueillir du récit neuf parce que n'ayant pas encore été nommé.
2 - Anthropologue
La même question m'a été posée il y a 10 jours lors d'une intervention avec des étudiants de Poitiers - je crois que très longtemps on ne se posait pas la question - je pense à la phrase qui ouvre la Poétique d'Aristote : "Qu'est-ce qui pousse les hommes à se représenter eux-mêmes?" On est dans cette pulsion-là, mais on l'examine par le langage et dans le langage. En poussant le langage, en le faisant hurler ou chanter ou murmure, qu'est-ce qui se révèle de nous-mêmes, dans ce besoin où nous sommes des autres pour nous concevoir nous-mêmes? Rien plus que la faculté d'étonnement. "Madame Bovary", de Flaubert, ne s'intitule pas "roman" mais "moeurs de provinces". L'émergence des "sciences humaines" ne relègue pas la littérature dans le jardin, comme dit à un gosse "va jouer dehors". La littérature est très mystérieuse aussi dans l'élection des objets : les "oraisons funèbres" de Bossuet ne sont pas, au départ, des objets littéraires, pas plus que les traités animaliers de Buffon. A l'inverse, toute une frange de livres imprimés, et parfois très bien vendus, avec marqué "roman" sur la couverture, on aura peut-être du mal, d'ici 10 ans, à les considérer comme de la littérature. On est poète, et ça suffit. Pas question de nous limiter dans nos objets. Mais qu'on nous renvoie aux sciences humaines dès lors qu'on représente ce qui nous entoure, d'où vient cette tentation, de votre côté? Est-ce que Carver est anthropologue parce qu'il situe une très belle short story dans un motel?
3 - Retour à la notion de non-lieu
Je ne connais qu'un "non-lieu", c'est le plateau de théâtre et là, pour faire exister le monde, on est tout nu avec son corps et sa parole d'où aussi, en écho au titre de votre séminaire, combien résonne le théâtre de Koltès: trouver dans le monde réel, comme base à l'intuition de théâtre, un fragment de volume ou d'espace suffisamment vide et pourtant ambigu, capable de résonner avec le lieu réel qu'est le plateau de théâtre : un hangar désaffecté à New York pour Quai Ouest, un chantier en Afrique pour Combat de nègre et de chiens.
4 - Le mot "passager"
Oui, je crois que Maspero et moi-même (sauf que cette phrase dans Autoroute est juste une incise, pour un titre de film qui fait partie du dispositif de fiction) sommes traversés identiquement par tout ce qui résonne dans ce mot... des titres de livre, des titres de films, l'association "passager clandestin", et l'idée de l'eau: passager, c'est d'abord pour un navire - plus une autre idée: on emmène avec soi sa coquille, on est transporté comme dans une bulle qui nous laisse vivre à l'intérieur cette idée du narrateur en translation, depuis "Prose pour le Transsibérien" de Blaise Cendrars, est pour moi très importante - elle dialogue avec l'irruption du cinéma dans nos champs intérieurs de représentation - on perçoit dans le mouvement, on représente dans le mouvement.
5 - Plus intime
A lire ces premières questions, je crois que la motivation à écrire, c'est que, le temps même de l'écriture d'une fiction, on reconstruit comme une coquille de rêve autour de soi - avec aussi l'idée de protection, et l'idée que la fable remplace la réalité - dans une usine, ou sur une autoroute, l'impression que cette sphère de la subjectivité, cette coquille, est plus présente parce que le monde alentour n'interfère pas avec elle - on peut trouver une grande paix intérieure, à ce qui est aussi une prise en charge, puisqu'on ne peut pas interférer sur cette réalité qui nous entoure - les principaux personnages sont nés de cette idée - celui qui vit dans sa cabine de péage, celui qui collectionne les objets perdus, celui qui ne voit rien que les eaux à traiter, celui qui refuse de partir...
6 - Personnages
Bien sûr, dans le travail préalable, j'ai collationné beaucoup de récits, d'anecdotes - mon enfance s'est passée dans un garage, et très tôt, de mes 14 ans à mes 17 ans, l'été, je distribuais l'essence dans la station-service de mes parents, au bord de la Nationale 10, à Ruffec (il n'y avait pas encore d'autoroute) - j'ai toujours été sensible à ces mini-histoires - à l'aéroport de Roissy, un type vit depuis 5 ans sans papier, sans quitter l'aéroport - une interview de péagier (ou péageur comme dit une de mes interlocutrices, ce qui est bien plus beau), j'en avais lu une dans un journal, 2 ans avant le livre : je ne l'avais pas collée dans mes cahiers, comme pourtant je fais souvent, mais je me souvenais très bien des choses principales - mais justement, parce qu'il s'agissait pour moi d'un monde familier, je pouvais me laisser aller à fabriquer des personnages de fiction, alors que dans mon travail plus central je n'ose plus le faire, comme si le dialogue avec l'abîme, l'interrogation sur le réel, ne me laissait plus la place - Autoroute, écrit très vite, en quelques semaines, a été comme une récréation est-ce que ça définit pour autant des "non-personnes" ? je ne connais qu'un seul auteur qui soit parvenu à ça, Samuel Beckett - de vrais êtres de néant - mais qui respirent - on cherche un peu de ce souffle dans des voix réelles...
7 - Intime, bis
J'avais été très surpris par ce livre de Julio Cortazar : "Les autonautes de la cosmoroute" - lui, grand romancier fantastique, inventeur d'histoires, achète un camping-car Volkswagen et décide de faire Paris-Marseille en s'arrêtant dans tous les parkings, un pour dormir, l'autre pour manger - ils font le voyage en 35 jours, et notent tout ce qui se passe... hors, la réalité est transformée par le fait même qu'eux ne sont plus des "passagers", mais s'installent là avec leur machine à écrire... or, ce qui est très bizarre, et qu'on n'apprend qu'à la fin du livre, la
compagne de Cortazar est malade, et décèdera quelques mois après ce voyage:l'autoroute, le déracinement, la suppression des attaches, c'était pour eux se retrouver dans une solitude hors du monde... c'est juste sur cela que j'ai entrepris cette histoire, sur ce sentiment, ce décalage.
Ce message de F. Bon sur cet homme qui vit pendant cinq ans à l'aéroport de Roissy sans papiers me rappelle ce film de Philippe Lioret, "Tombés du ciel", avec Jean Rochefort et Ticky Holgado. Il s'agit d'une comédie, un peu dramatique, qui traite exactement de ce sujet. Rochefort arrive de Montréal et en débarquant à Roissy, il s'aperçoit qu'il n'a plus ses papiers. Il découvre alors toute une population qui vit dans l'aéroport depuis des mois, parfois des années.
L'idee de l'espace du théâtre comme un non-lieu m'intrique - un non-lieu, il s'agit d'un espace transitoire, qui change, qui ne dure pas. Les arts comme la danse et le théâtre sont aussi éphémères - ils ne durent pas. A l'inverse, peut-être que les non-lieux sont une espèce d'art moderne : une pièce, comme "un happening" - Les incidents bizarres dans le supermarché ou sur l'autoroute - sont-ils des happenings? Chose intéressante mais transitoire.
Les personnages de "Autoroute" ne sont pas du tout comme des "non-personnes" pour moi - ils sont très vifs dans les détails pas importants de leurs vies - les non-personnes entretiennent peu de rapports entre elles -peu importe la société. Elles construisent un mur entre elles-mêmes et le monde qui les entoure. Elles cherchent aussi à se protéger de l'action intime - leurs esprits sont des non-lieux mentaux.
This message has been edited by adurand on Apr 30, 2001 9:26 AM
"un non-lieu, il s'agit d'un espace transitoire, qui change, qui ne dure pas"
ah, cette fois, j'ai enfin une définition!
mais du coup elle n'est pas très compatible avec l'autoroute!
en parlant du plateau de théâtre, c'est plutôt cette sensation d'espace évidemment matérialisé, fixe, fini, mais qui n,'advient à sa fonction que par la représentation
je ne sais pas s'il existe une seule pièce qui peut se dispenser, pour établir sé légitimité de parole, de se définir d'abord comme espace )- même si c'est l'espace du Bérénice de Racine, justement un "espace transitoire" au sens propre
du coup, c'est cet espace défini par la parole de la pièce qui seul définit l'espace qu'est (qu'est vraiment) le plateau dans la représentation
que ce soit le Dépeupleur de Beckett, Quai Ouest de Koltès, ou le "veilleur" de Valère Novarina, le théâtre produit cette fusion lieu et parole qui fascine - nouveaux espaces esthétiques pour nous
comprendre ça peut nous aider à trouver un peu d'équivalent pour le roman : en quoi le lieu du narratif est produit par le livre lui-même, ne se fonde pas sur la réalité, mais sur l'acte même que crée cette lecture précise, en cet instant - autre espace fascinant, enjeu vrai de travail : et là, on n'a pas fini d'explorer "espèces d'espaces" de Georges Perec, qui utlise l'inachevé de chaque figure pour passer sans cesse d'une figure d'espace à une autre plus grande, imposant que la notion d'espace elle-même deviennel'objet du livre, sans avoir besoin de la déterminer par une seule figure précise, qui immobiliserait le livre
depuis longtemps je travaille dans l'intérieur de ces questions-là... grâce au théâtre, je commence à pouvoir lentement les formaliser un peu mieux
mais c'est le danger réciproque des définitions : dire "non-lieu" et déjà on redonne une figure stable à ce qui ne doit être que relation de la parole à ce qu'lele nomme, via l'illusion de la représentation, théâtrale ou narrative
voilà
il a plus toute la journée - ce matin j'ai écrit un article sur Pierre Loti (pour le magazine "Poitou Charente Actualité Magazine") et là je vais me coucher avec un roman policier
amicalement
F
ce n'était pas "anonymous"
j'avais seulement pas vu qu'il fallait chaque fois signer!
à quand la suite? si j'avais su, j'aurais demandé à ne pas passer le dernier
F